L'engagement, nouvelle frontière de la finance responsable

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L'engagement, nouvelle frontière de la finance responsable

La question de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) est un sujet plus que d’actualité. C’est en 1984, que R. Edward Freeman pose les bases de la RSE moderne dans son ouvrage « Strategic Management : A Stakeholder Approach », en intégrant les attentes des parties prenantes. Selon cette approche, les systèmes de management doivent prendre en compte les externalités négatives des entreprises sur la société et l’environnement. Puis, avec l’adoption, en 2015, des 17 Objectifs de développement durable (ODD) par 193 Etats membres des Nations Unies, le grand public commence à s’interroger sur l’impact sociétal et environnemental de ses investissements. Cependant, il peut être parfois compliqué pour un investisseur de s’assurer de la responsabilité dont fait preuve l’entreprise dans laquelle il souhaite investir.

Les attentes des investisseurs sont diverses, tout comme les défis liés à la mise en œuvre de la finance responsable pour un gestionnaire d’actifs. Les autorités de régulation financières suisses et européennes s’efforcent de définir un cadre, dans un contexte en constante évolution. Depuis peu, le concept de double matérialité s’est imposé comme un référentiel de marché. L’adoption de ce concept, qui prend en compte les impacts d’une entreprise sur la société et l’environnement (externalités positives et négatives), ainsi que l’impact de la société et de l’environnement sur l’entreprise (risques encourus par l’entreprise en raison de ces externalités), oriente les investissements vers les entreprises les plus vertueuses. Les gestionnaires d’actifs adoptent des politiques d’investissement tenant compte de critères extra-financiers et renforcent la transparence ESG (Environnement, Social et Gouvernance) de leurs investissements. Ces politiques reposent sur l’application de listes d’exclusions ou sur l’intégration de critères ESG dans le choix des investissements. Il appartient à l’investisseur d’étudier les options en fonction de ses attentes et d’évaluer l’impact potentiel de la philosophie d’investissement mise en œuvre par rapport au type d’investissement (obligations, grandes sociétés cotées, entreprises non-cotées, immobiliers, etc.). L’exclusion d’entreprises aura ainsi plus d’effet sur un marché primaire que sur un marché secondaire, constitué d’entreprises cotées. Sur le premier marché, lors d’une introduction en bourse, l’exclusion aura probablement un impact économique sur le coût du capital de l’entreprise, tandis que sur le second, l’exclusion enverra un message plus symbolique qu’économique.

Une enquête menée par un important gestionnaire d’actifs européen révèle que les investisseurs attendent principalement de l’engagement. 74 % des répondants souhaitent que le gestionnaire de fonds s’engage auprès des entreprises dans lesquelles il investit afin d’influencer leurs pratiques ESG. Cependant, ceci est une pratique complexe à mettre en place, contrairement aux notations ESG et à l’identification des activités des entreprises pour appliquer des exclusions efficaces. L’engagement est une pratique coûteuse, chronophage, nécessitant un accès à la gouvernance de l’entreprise pas toujours facile à obtenir et manquant d’homogénéité dans les demandes des investisseurs. Pour l’administrateur de l’entreprise, tout l’enjeu est de concilier la mission économique de l’entreprise, évaluée à court terme, et la prise en compte des demandes d’intégration des attentes des parties prenantes, dont l’impact se mesure à long terme.

L’association CERES (Coalition For Environmentally Responsible Economies) joue un rôle essentiel dans la structuration de la finance responsable, avec le développement des normes de reporting GRI (Global Reporting Initiative). Ces normes ont été adoptées par plus de 1’200 entreprises, améliorant ainsi la transparence des pratiques RSE. Diverses initiatives, telles que Climate Action 100+, qui influence les plus grands émetteurs de CO2 à agir contre le changement climatique, ou Food Emissions 50, qui vise à transiter vers une alimentation à faible émission de carbone, permettent d’homogénéiser et de prioriser les demandes d’engagement des investisseurs. Devant le défi, pour le gestionnaire d’actifs d’assurer un engagement auprès de chaque entreprise dans lesquelles il investit, une voie intéressante se développe progressivement tant au niveau local qu’international, celle des « pools d’engagement », des groupes d’investisseurs qui travaillent ensemble pour influencer les entreprises. La prochaine étape pourrait être la mise en place d’un reporting d’engagement uniformisé et l’illustration de son impact par une notation.

Olivier Robert